LA CLAIRIÈRE ET LE GÉANT (2)
Mordelles (35)
Au commencement : une forêt. Dense, touffue et sombre, luxuriante et lugubre, comme partout dans le monde. Presque.
Les humains, les humaines ainsi que les enfants s’établissent progressivement dans les clairières disséminées que fabrique naturellement la forêt. À mesure du développement de leur communautés, ielles agrandissent petit à petit les trous dans la canopée. Se sentant bien à leur aise dans leurs trous – leurs trous de plus en plus grands – ielles y prennent goût. Un goût à la saveur néanmoins étrange. Celle d’un confort, certes grandissant, mais aussi d’une culpabilité profonde et tue. Les trous se rejoignent alors progressivement, jusqu’à ce que le monde ne soit lui-même qu’un seul et même grand trou ; jusqu’à ce que le monde ne porte plus qu’un dernier arbre.
Ne comprenant que tardivement la teneur du drame annoncé , les humains, les humaines ainsi que les enfants vénèrent l’ultime représentant du règne végétal en lui prodiguant les plus grands soins. Perfusions de gelées royales, pulvérisation de purin de prêle et d’orties, aspersion de décoction à la tanaisie, massage d’écorce au lait d’ânesse, gratouille de racines aux ultrasons, dépoussiérage intégral du feuillage aux pinceaux de soie…
Ielles inventent aussi toutes sortes de rituels et de cultes étranges pour prier sa survie. Partout surgissent des danses occultes de la canopée, des psaumes louant la photosynthèse, des poèmes sur le phloème et le xylème – ces tissus vitaux conduisant la sève -, des troménies végétatives…
Tous les mois, s’organise la plus grande chaîne humaine du monde reliant le dernier géant aux dernières sources d’eau clair des plus hauts monts de l’Himalaya, l’eau pure circulant ainsi de timbale en timbale, de main en main, jusqu’au pied du dernier arbre.
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Malgré tous ces vœux désespérés
Une nuit
Le vent tournoyant
Plus fort que jamais
Brasse l’air impétueusement
Chaque maison chaque terrier chaque nid tremble
Frrrrrrrhhh Chhhhhhh Frrrrrrrhhh Chhhhhhh
Il claque claque claque tout sur son passage
Frrrrrrrhhh Chhhhhhh Frrrrrrrhhh Chhhhhhh
Même le sol vient à vibrer
Et encore et encore et encore souffle si fort le vent
Et chante des heures durant la mélodie sombre du monde
Personne ne peut fermer l’oeil
Ni les humains ni les humaines ni les enfants ni les animaux ni même les pierres
Et après une longue nuit d’insomnie universelle
Quand enfin l’aube clair et brumeuse d’un jour nouveau apparaît
Semblant délivrer de la peur les habitants et habitantes de cette terre :
un immense fracas
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De tout son poids et de tout son long, le dernier géant s’effondre, percute le sol et se brise en trois morceaux : pied, corps, tête – souche, tronc, houppier.
Le trou est infini. Partout désormais le ciel s’écrase uniformément sur le sol, plus aucune ombre pour se protéger du soleil, plus aucune feuille pour murmurer la vie, plus aucune silhouette de géant pour caresser l’horizon.
Jamais autant de larmes n’avaient coulé simultanément, la perte est incommensurable.
Désespéré.e.s, les humains, les humaines ainsi que les enfants décident, dans un dernier geste, de rendre un dernier hommage, au dernier géant, de l’embaumer et de lui offrir la plus belle veillée funèbre jamais imaginée, en puisant dans leur dernières ressources. Pendant plusieurs semaines, mois, années, sans relâche, ielles se relaient nuit et jour pour sculpter, creuser, façonner sa dépouille. Les copeaux volent sous les coups des haches, des cognées. Les veines du bois éclatent au passage des rabots et des racloirs. Les formes des noeuds sont sublimés par les gouges, des plans apparaissent dans le duramen. Une partie du tronc est dressée, l’autre couchée, la souche est nettoyée, brossée. Ielles s’appliquent, encore et encore, les yeux toujours emplis de larmes sans relever la tête de leur ouvrage.
Pendant que les humains, les humaines et les enfants sont ainsi occupés, une communauté venant de toute l’Europe de geais, d’écureuils, de mulots sylvestre, de pie bavarde, de campagnols, de corneilles noires, trouvant alors suffisamment de répit, s’attèle à un autre ouvrage. Des centaines de millions de glands collectés et stockés, pendant les dernières années de la vie du dernier géant, sont soigneusement enfouis dans le sol. Et ils germent.
La nature réalise sa plus belle œuvre sans émoi et exécute son recommencement sans empêchement.
Quand les humains, les humaines ainsi que les enfants relèvent la tête de leur composition enfin terminée, ielles réalisent que le géant embaumé gît au beau milieu d’une clairière pleine de vie.
D’abord interdit.e.s, ielles sourient, puis rient pour la première fois depuis si longtemps, et remercient la nature pour sa modeste mais essentielle leçon.
Et pour que cette leçon circule aussi longtemps que possible dans les esprits, les humains, les humaines et les enfants décident de bâtir une école ; ielles l’appellent :
l’école de la Clairière.







