UN OISEAU DANS UN HOPITAL

Une vague de tristesse m’envahit. Sur le quai, en attendant le métro, je ne peux réprimer une grosse larme de crocodile que je laisse glisser en silence sur ma joue.

Je suis partie de la maison une petite valise à la main, le cœur lourd et quelques provisions qui me permettront, peut-être, d’adoucir les repas terrifiants de l’hôpital. Je porte à dessin la chemise la plus colorée de ma penderie, une jupe courte et des collants gris ; mes bottines noirs aux pieds, lassées serré aux chevilles.

3 jours. Presque rien. Et pourtant.

Les protocoles absurdes du service d’admission, l’attente déraisonnée pour obtenir une chambre, les catalogues de perruques et couvres chef en tout genre, ostensiblement exposées sur de petits présentoirs, les sourires condescendants des vaillants,… tout juste un peu trop pour faire encore semblant que je vais bien.

Je ne résiste pas à tant de sombres symboles, de petits riens sinistres. L’envie d’écrire m’était passée. Elle revient très subitement.

On m’attribue enfin ma chambre.
Pathos assuré.
Linoleum violet. Draps jaunes. Couleurs vomitives.
Le lit est télé-commandé. Assis, plié, couché, pour ne plus avoir à en sortir.

Lumières blafardes. Cligne le néon.

La porte de la chambre reste ouverte comme pour mieux profiter du ballet de couloir.
Patients claudiquant, mi-zombis, mi-groguis, défilent en un va et vient incessants ; trainant derrière eux l’attirail à roulette qui les maintient en vie. Appareil respiratoires. Perfusions médicamenteuses.

Ma voisine m’accueille, tant bien que mal, avec un sourire mais son sourire lui-même semble douloureux.
Elle détourne très vite le regard, puis fixe à nouveau la fenêtre, les yeux perdus dans le vide. Nous n’entamerons pas de conversation pour l’instant.

Il me faudra beaucoup plus de temps pour apprendre qu’elle est soignée, ici, à Cochin, dans ce service des maladies orphelines, pour un lupus galopant, qui lui cause des migraines et des douleurs articulaires incessantes ; qu’elle a quitté son pays, la Tchétchénie, pour fuir la police ; que son mari a été torturé et électrocuté à plusieurs reprises ; qu’elle a elle-même perdu un enfant sous les coups de ces bourreaux.

Le fœtus est mort dans le ventre de sa maman.

C’était sa première grossesse. Depuis, elle est traitée, comme moi, au métotrexate et, comme moi, elle ne peut pas avoir d’enfant pendant la durée de son traitement. Elle a 28 ans. Comme moi. La différence, c’est que, dans son pays, ne pas avoir d’enfant à cet âge, c’est une honte pour toute la famille. Une punition de Dieu en somme. La différence, c’est, qu’en France, elle vit en foyer et qu’entre entre deux adresses, il lui arrive de dormir dans sa voiture avec son mari. Je n’ose alors imaginer la puissance de ses crises, quand dans le froid et l’humidité, ses articulations doivent se figer. Je ne connais que trop bien cette sensation de crampe amère et électrique.

Quelle peut être ma souffrance face à la sienne?

Convaincue que les maladies auto-immunes sont directement liées à la santé mentale, elle me lance, à la fois si naïvement et si justement :

« Pourquoi toi malade ? Toi pas problème, toi française. »

« Cigarrette interdit ! mais cigarrette anti-depresseur ! quand moua pas bien, moua fumer, tou veux cigarrette ?»
Elle s’appelle Maria.
Petit oiseau blessé, les fenêtres des hôpitaux ne s’ouvrent pas.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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