FACTEUR DE BOCAGE

Au détour d’une rencontre, Jean-Yves m’invite à boire un café chez lui. Nous passons finalement toute la matinée ensemble, à parcourir son domaine, si modeste et si vaste à la fois.

Jean-Yves Morel est un grand homme. Mal en équilibre sur ses deux jambes, sa démarche est parfois bousculée mais toujours énergique et tellement fière.

Il a de grandes mains. De ces mains qui ne se cachent pas. Il s’y dessine, dessus, dessous, comme un paysage sculpté, comme une gravure abstraite. Elles racontent à elles seules, et à qui veut bien l’entendre, toute la vie d’un homme. Ici, on y voit l’abysse laissé par une lame aiguisée, plus loin, les coups d’une machine emballée, toupie incontrôlée. Plaies pansées, entailles creusées. Paumes noires, tachées et rongées.

Jean-Yves a travaillé à la Poste toute sa vie. Sans passion.

Ses passions étaient ailleurs. Il les a cultivé à la lisière des champs. Aux frontières des cultures.

Avec sa femme, il habite une magnifique demeure bretonne, un manoir peut-être, dans un ancien corps de ferme. La maison est étonnante, marquée par différentes époques de construction. Sa façade de schiste, sombre et sévère, s’anime de détails rieurs. Des lignes régulières de moëllons de quartz égayent les murs. Le long toit à deux pans s’écarte pour laisser passer une petite lucarne renaissance, décorée de deux pilastres ioniques. Une corniche à modillons, taillée dans le granit, dessine son arrête.

Ce matin, pas un mot ne sort de ma bouche. Je bois les paroles de ce vieux monsieur, bavard et passionnant. Il me présente un à un les sujets de ses allées, fruits de son travail et de son amour. La balade est infinie, presque statique. A chaque pas son histoire. Chaque pousse, chaque baliveau, chaque arbre est une escale.  «Vois ce chêne que j’ai fléché l’an passé», «regarde ce charme sans trace de Verneuil», «écoute le vieil arbre appeler le bucheron,… n’as-tu pas remarqué les rejets à son tronc ?».

La lumière perçue, la distance entre les arbres, la pente du talus, l’équilibre des âges et des essences, chaque paramètre est maîtrisé. Avec minutie et attention.

Aux portes de son jardin, Jean-Yves pousse plus loin la visite et m’entraîne dans l’allée voisine. L’épareuse est passée, ici, en pleine monté de sève. Le contraste est saisissant. Le spectacle est brutal. La machine a laissé derrière elle des plaies béantes sur chaque arbre. Les tiges sont déchiquetées. «On ne fera plus rien de ces arbrisseaux, ils ne sont plus bon qu’au bois de chauffe». Voici le grand malheur de Jean-Yves.

Aujourd’hui président d’une association appelée, l’arbre indispensable, il milite pour la constitution d’une filière bois, performante, pensée dans sa globalité et dont le bocage ferait partie intégrante.

Des prises de conscience récente du drame qu’a causé la disparition progressive des haies dans nos campagnes, ont émergé certaines initiatives de replantation qui n’ont pas systématiquement été accompagnées de plan de gestion efficients. La plupart du temps, leur gestion devient soit un surcoût pour la collectivité soit pour l’exploitant. Dans le meilleur des cas, les produits de coupes sont utilisés en bois de chauffage mais sont inexploitables d’un point de vue forestier.

Le bocage devient alors une charge.

La potentielle ressource en matière première qu’il représente est pourtant immense. »À une époque, en Bretagne, une grande partie du bois d’œuvre provenait du bocage ; les forêts, quant à elles, étaient destinées à la production de charbon ».

Si le bocage a été et pourrait devenir une forêt linéaire (1km de haie peut représenter 1ha de foret en terme de production), son bois n’est pas d’emblée de même qualité que la ressource forestière. Il pousse certes plus vite (plus de lumière et plus d’azote disponible) et il est plus facilement exploitable (moins de problème de débardage) mais des tailles de formation et un suivi rigoureux des plantations sont primordiales pour obtenir des billes, droites, de qualité.

Mais qui détient encore aujourd’hui la maîtrise et le savoir-faire qu’exigent ces opérations ? Qui diffuse encore ces pratiques ?

Jean-Yves ne cesse de le répéter : il ne suffit pas de restaurer le bocage ; il faut aussi restaurer sa qualité, pour pouvoir l’exploiter intelligemment, avec bon sens. Il faut retrouver l’usage des arbres, reconnecter paysage et économie, retrouver la valeur constante de la haie. Voilà tout le combat de Jean-Yves.

Pour en savoir plus

 

 

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